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Guinée/Cote d’Ivoire : Pays miniers, communautés mine serrée (Enquête)

Changement de régimes, de gouvernements, de code minier pour faire profiter leurs ressources minières aux populations. Des comités dits de développement et des fonds ont été créés. En 2017, la Guinée en exemple a augmenté sa production bauxitique de près de 40 %, selon la Banque Mondiale. Ce qui la propulse au 3è rang des producteurs mondiaux de bauxite devant le Brésil, derrière la Chine et l’Australie. A côté du cacao, la Côte d’Ivoire mise aussi sur les mines : Or, manganèse, nickel. Les miniers sont heureux, les populations, elles, se plaignent. Continuellement. L’impact économique et social sur la vie des communautés n’a pas fait bouger grand-chose. Comité de développement local minier (CDLM) en Côte d’ivoire et Comité préfectoral de développement en Guinée visent le même objectif : l’épanouissement des communautés impactées par l’exploitation minière. En Guinée, ces comités ont été mis en place à Siguiri, Kindia, Boké. A Siguiri, chaque commune rurale tient son assemblée et définit ses projets par priorités (santé, éducation, femmes, jeunesse), estime le coût (pas plus d’un milliard de francs guinéens) », selon M. Lamine Condé, ingénieur-conseil CPD de Siguiri. Mais depuis 2015, le comité n’a pas perçu un centime : « Quand l’Etat a mis en place les délégations spéciales (maires nommés pour remplacer les élus aux mandats échus, le temps d’élire des nouveaux) les sociétés ont gelé les fonds ». Alors que les élections ont été organisées depuis février, les conseils communaux se font toujours attendre. Dr Alpha Abdoulaye Diallo, membre du comité de pilotage de l’ITIE-Guinée fustige : « Le retard de la mise en place des conseils communaux est préjudiciable au développement local ».

A Kindia, le comité ne fonctionne pas réellement. « Il se réunit quand la Compagnie des Bauxites de Kindia verse l’argent. En août dernier, la CBK a versé quelque trois milliards de francs », souligne M. Sanoh, directeur exécutif de l’Ong Ceguiped (Centre guinéen de formation, de l’éducation pour le développement). Là encore, le montant au compte de l’année 2017 n’a pas encore été payé. A Boké, (la préfecture qui contribue à hauteur de 65% des revenus miniers de la Guinée), le CPD existe depuis trois ans, selon M. Souaré de la société civile, mais sur le terrain, « les autorités disent qu’elles ont un pouvoir de consultation et de suivi, pas de décision ». Dans les deux pays, les communautés s’apitoient. Pierre Kouamé, président des jeunes du village d’Agbaou (Côte d’Ivoire) et porte-parole des cinq villages impactés par l’exploitation de l’or fustige : « Les CDLM ne défendent pas les intérêts des populations qui doivent elles-mêmes se défendre. Ils s’intéressent plutôt aux affaires de développement avec les miniers. Nous sommes livrés à notre propre sort ».

Impact mitigé

En Guinée, si les populations ne se plaignent pas des CPD, l’impact espéré est loin des attentes. M. Souaré de la société civile de Boké s’indigne : « A comparer avec la destruction de l’environnement, des rivières et autres, c’est insignifiant !» À Kindia, M. Dora Sanoh estime qu’il est difficile de parler d’impact. « Ce n’est pas visible ». Dr Alpha Abdoulaye Diallo, lui, est formel : « Si vous voulez toucher du doigt la pauvreté en Guinée, allez dans les zones minières. Les communautés impactées ne bénéficient pas de l’exploitation minière, contrairement à ce que le Code minier a prévu ».

Des fonds

Il y en a dans les deux pays. Tous au fond du trou. En Côte d’ivoire, l’article 144 du Code minier demande aux sociétés minières d’ouvrir un compte séquestre de « réhabilitation de l'environnement » pour couvrir les coûts relatifs au plan de réhabilitation de l'environnement en fin d'exploitation. En Guinée, il y a le fonds fiduciaire, celui d’investissement minier et de développement économique local. Seul ce dernier est sur le point d’être opérationnel. Le Fodel, comme il est nommé, vise à promouvoir le développement des collectivités locales abritant les sites miniers et les collectivités voisines. Amadou Bah, directeur exécutif de l’Ong Action Mines Guinée, précise que le FODEL est géré par le Comité technique d’appui à la gestion du fonds, (CAGF). « Les CPD donnent des conseils d’orientations par rapport à l’utilisation des montants versés aux collectivités ». Du reste des fonds, ce sont « des initiatives qui existent dans le Code minier qui ne connaissent pas un début de mise en œuvre », précise Moussa Iboun Conté, journaliste, membre de la coalition « Publiez ce que vous payez », PCVP-Guinée. Le Fodel lui-même suscite des interrogations. Même si ses textes d’application sont en cours d’élaboration, M. Conté se demande si le gouvernement fera le rappel de ces 15 % de 2011 à nos jours. A en juger par les plaintes dans les deux pays, l’on se rend compte que les textes, bien que différents, offrent tous un bien meilleur cadre juridique et institutionnel et protègent les intérêts des communautés. Le problème, c’est l’application. Au ministère des Mines en Guinée, silence et rideau. En attendant que les communautés se taisent, peut-être.

O u m a r T é l y D i a l l o

Cet article a été produit par Le Lynx et rédigé dans le cadre d’un programme de développement des compétences médias dirigé par la Fondation Thomson Reuters. Le programme est financé par le Ministère fédéral allemand de la coopération économique et du développement (BMZ) et exécuté par la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH. Le Ministère fédéral allemand de la coopération économique et du développement (BMZ) et la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH ne sont pas responsables des contenus publiés, ceux-ci relevant exclusivement de la responsabilité des éditeurs.

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Le Lynx est un journal hebdomadaire satirique guinéen inspiré par le Canard enchaîné français. L'une de ses marques de fabrique est l'attribution de sobriquets à tous les acteurs politiques guinéens (« Fory Coco » pour Lansana Conté, par exemple, ou « Alpha Grimpeur » pour Alpha Condé). Fondé en 1992 par Souleymane Diallo, il a résisté aux censures, pressions et arrestations, arborant à son fronton deux citations : l'une de Lansana Conté : « Je n'ai pas peur des critiques», l'autre d'Arthur Koestler : « L'histoire se fiche pas mal que vous vous rongiez les ongles ». Le lynx est aujourd’hui la référence numéro 1 en Guinée dans la presse écrite.

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